La mémorisation du texte au théâtre
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Nous évoluons maintenant dans une société technologique où l’information est rapidement disponible, et cela, sans trop d’effort. Plus besoin, comme autrefois, de retenir par cœur les numéros de téléphone de notre entourage, par exemple. Dans ce contexte, il devient de plus en plus difficile de demander à nos jeunes comédiens d’apprendre leurs lignes.
Pourtant, le métier des enfants est d’apprendre. Tous les jours de la semaine, ils vont s’asseoir sur les bancs d’école pour emmagasiner des connaissances diverses. On dit souvent que leur cerveau est une éponge. En fait, le muscle est une meilleure image, car un muscle, il faut l’entraîner.
D’abord, le metteur en scène avisé s’assurera de bien distribuer les rôles selon les capacités des enfants. Personnellement, je compte les répliques des personnages et j’élabore un tableau des rôles classés selon leurs difficultés. Je tiens compte du nombre de répliques, mais aussi la complexité du personnage. D’ailleurs, pour la plupart de mes pièces de théâtre disponibles sur notre site, ce tableau est fourni.
Ensuite, lors de la distribution des rôles aux jeunes, je m’empresse de leur expliquer l’importance de mémoriser leurs répliques à l’avance. On ne vient pas au cours de théâtre pour apprendre ses lignes, mais bien pour répéter et organiser la mise en scène. Il faut vraiment insister. On doit s’approprier son texte avant et non pendant les répétitions. Le temps que nous avons pour travailler ensemble est souvent réduit. Pour en profiter au maximum, chacun doit faire son effort et être prêt. Je raconte souvent aux enfants que les comédiens professionnels sont pour la plupart très disciplinés et que ceux qui ne le sont pas peinent à se trouver du travail.
L’apprentissage d’un texte est donc une sorte de devoir que l’on rapporte à la maison. Voilà la tragédie des cours de théâtre qui représentent, pour la plupart des participants, un loisir. Mais, le théâtre est avant tout un art et, pour exceller, il faut pratiquer. Les gens qui suivent des cours de violon doivent remuer leur archet au moins dix minutes par jour. On peut être moins exigeant pour le théâtre, mais il faut quand même un minimum.
Lorsque je distribue les rôles et les textes, je fournis également aux jeunes un horaire détaillé des répétitions avec les scènes qui seront travaillées à chacune des séances. Ainsi, l’enfant qui joue dans les scènes 3, 6 et 9 connaît les dates auxquelles il doit maîtriser ces scènes. Cela lui permet de planifier son apprentissage. Bien sûr, plusieurs enfants ont besoin d’être soutenus et d’être guidés dans cette démarche. À nous d’assurer le suivi.
Mais le plus important est d’apprendre aux enfants à apprendre leurs lignes. Et pour y arriver, je leur pose des questions. Je demande au groupe : « Comment fait-on pour apprendre un texte ? » Et les réponses sont nombreuses :
Je le relis constamment.
Je place une feuille blanche sur mon texte et la fais descendre au fur et à mesure. Cela cache ainsi mes répliques à venir.
Je répète devant le miroir.
Je demande à un parent, un frère, une sœur, un ami de me donner la réplique.
Je l’apprends comme une chanson.
Je l’écris au moins une fois par jour.
J’entoure des mots importants que j’apprends d’abord.
Je l’enregistre et je l’écoute.
Tous les moyens sont bons et la seule limite est notre imagination. L’important est de motiver les troupes.
La pratique à l’italienne est une excellente façon de réviser le texte en petit groupe. Les comédiens d’une scène récitent alors rapidement le texte sans jeu, sans déplacement et sans intonation. L’objectif est la mémorisation pure et la maîtrise de l’enchaînement des répliques. La pratique à l’italienne peut nous aider à maintenir la concentration durant les périodes avec les jeunes. Ainsi, si je travaille une scène avec quelques comédiens, je peux demander aux autres d’aller pratiquer à l’italienne.
À l’inverse, la pratique à l’allemande insiste sur les déplacements et la mise en scène en se souciant moins du texte.
Pour ma part, durant les représentations, je ne place jamais personne en coulisse pour souffler les répliques. Trop de jeunes s’en servent comme une béquille, un filet de sécurité. Et je l’annonce à l’avance. Au théâtre, on se jette dans le vide. Si quelqu’un a un trou de mémoire, on l’aide, on improvise. Chez les pros, le recours au souffleur est devenu rare. Cette pratique était autrefois courante, notamment au dix-neuvième siècle, quand les acteurs pouvaient jouer plusieurs pièces différentes dans la même semaine.
Pas besoin de fer à repasser pour repasser son texte. Je lance souvent cette blague idiote pour faire comprendre aux jeunes qu’on peut réciter ses lignes n’importe quand, n’importe où : dans l’autobus, en marchant, couché à l’envers sur le sofa, dans son bain, en dormant…
J’aime comparer l’apprentissage du texte de théâtre à l’apprentissage du vélo. Cette métaphore parle aux jeunes. Les premières fois que l’on s’assoit sur la selle, on reste très concentré sur nos mouvements, sur notre conduite. Par la suite, on prend de l’assurance et tout roule tout seul, sans y penser. C’est la même chose quand on joue. Lorsque nos répliques coulent, on peut diriger davantage d’énergie vers notre personnage. Notre attention n’est pas détournée par la hantise de la prochaine réplique. On sait qu’elle va sortir toute seule. Le cerveau humain a ceci de particulier : les données n’entrent pas toujours facilement, mais, une fois bien assimilées, elles peuvent rester imprimées longtemps. Et le plus merveilleux, c’est que la capacité de stockage est infinie.
J’insiste encore : il faut apprendre son texte à la maison, même s’il ne comporte que dix ou vingt répliques. Ce travail permet à l’enfant d’apprivoiser un nouvel univers, de se laisser envahir tranquillement par le personnage.
par Luc Boulanger
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